"L'attentat" (Cycle: Au temps des mensonges)

«Le cinéma n'évoque pas la réalité comme le fait la littérature, ne la copie pas comme la peinture, ne la mime pas comme le théâtre. Le cinéma reproduit la réalité… exprime la réalité par la réalité» (Pasolini)

Affiche du film du cycle à Séville



Ben Barka et la Tricontinentale
L'attentat est un film qui s'appuie sur le cas de Mehdi Ben Barka, bien qu'il ne soit fait aucune référence explicite à ce sujet. Ben Barka est une figure politique importante et caractéristique des années 1960, que l'on pourrait appeler un homme du "Tiers Monde", laïc, anticolonialiste, farouchement opposé à l'hégémonie américaine. On peut le rapprocher plus aisément de personnalités comme Lumumba [1] 


Lumumba est élu en 1960, premier chef du gouvernement de
l'Etat indépendant du Congo


Deux mois après, il est arrêté en accord avec
les services secrets belges et étatsuniens, torturé et assassiné


ou, plus tard, Salvador Allende, que de Che Guevara (voir l'article du Monde Diplomatique sur le thème de la Tricontinentale)

Premier licencié marocain en Mathématiques pendant le protectorat français du Maroc, la guerre mondiale et l'agitation indépendantiste l'amènent à la politique. Il participe à la création du parti Istiqlal et en devient le président, avec la vision d'une modernisation du pays qui en finit avec le sous-développement, l'analphabétisme, les structures féodales et les inégalités sociales. La répression que le roi va mener contre certains membres du parti, après l'indépendance, va l'épargner bien qu'il questionne la monarchie et appuie l'indépendance de l'Algérie. Il reste une des figures les plus charismatiques du pays et le roi le nomme Président du premier Parlement. Dans le milieu des années 1950, il prend contact avec les mouvements et les leaders en lutte contre le colonialisme ou le néocolonialisme. En 1959, les dirigeants politiques qui avaient l'appui des syndicats et des Jeunesses du parti entrent en tension avec le roi et Ben Barka part.


Sidiel/Ben Barka en exil (Gian Maria Volonte)



Il crée un parti en exil, revient le présenter aux élections, dénonce bien entendu les fraudes et, avant que le nouveau parlement soit réuni, des milliers d'adhérents ainsi que le comité exécutif de son parti sont arrêtés et torturés, accusés de complot contre Hassan II. Ben Barka arrive à s'enfuir en Algérie et, pariant sur le potentiel révolutionnaire de la jeunesse du Tiers Monde,  ébauche le projet d'une Université.   
Son dévouement à la cause de l'émancipation du Tiers Monde –tout un exploit dans le contexte tendu de l'époque – et sa  recherche d'un équilibre au niveau mondial, l'amènent à prendre la tête de la "Tricontinentale". Cette organisation regroupe les gouvernements des pays dont l'indépendance est récente et les représentants des mouvements de libération des trois continents: Afrique, Asie, Amérique Latine.

Ceux que l'on nomme aujourd'hui les pays émergents, intégrés avec tous les honneurs dans le sélecte Groupe G7 pour en faire un G20 spectaculaire, sont dans ces années considérés par les Occidentaux, en particulier le nouvel empire USA et les anciens empires France et Royaume Uni, comme une menace importante. A cette époque, le Maroc était déjà le judas à travers du quel ceux-ci surveillaient le continent africain et la CIA conseillait le service de contre-espionnage marocain.


Préparatifs du piège tendu par les services secrets américains et français


Oufkir (Piccoli) à Paris


Contact Oufkir-CIA


Lorsque la "Tricontinentale" est sur le point de se réunir en Janvier 1966 à Cuba –tout un symbole –le gouvernement des USA décide d'intervenir.


Ben Barka aux mains de Oufkir dans une villa près de Paris


Aujourd'hui, nous savons de façon probante que c'est le service de contre-espionnage marocain, sous la coupe de la CIA, avec le ministre de l'intérieur Oufkir à sa tête (Michel Piccoli dans le film), qui a planifié et réalisé le rapt de Mehdi Ben Barka au Boulevard Saint-Germain à Paris (voir la note [2] qui renvoie à l'article de Ali L'mbaret).


L'enlèvement de Sidiel/Ben Barka par des "barbouzes" français



Zoom sur le film



L'attentat se centre sur les personnages de Sidiel et Darrien (réciproquement Ben Barka et Georges Figon dans la réalité). Georges Figon a été une clef essentielle de la trame complexe que représentent l'enlèvement et le meurtre de Ben Barka.


Darrien/Figon (Trintignant ici aves Jean Seberg) dans une manifestation
va être "approché" par les services secrets français


Figon est l'intermédiaire avec la Télévision Française et producteur exécutif d'un documentaire sur la Tricontinentale supervisé par Ben Barka. Les choix du réalisateur Georges Franju et de Marguerite Duras pour le scénario ont l'assentiment de Ben Barka. Celui-ci, de passage à Paris –il est question d'une entrevue avec De Gaulle –est invité à une rencontre avec Figon et certains responsables désignés pour la réalisation du documentaire dans un restaurant du boulevard Saint-Germain. C'est là qu'il sera enlevé. Quant à Figon, il sera "liquidé" plus tard dans ses bureaux de Paris.

Figon est décrit avec toutes les nuances de sa personnalité complexe, dans le film J'ai vu tuer Ben Barka de Serge Le Peron. Ce film, tourné en 2005, donc sans avoir à subir les problèmes de censure en vigueur à l'époque du tournage de L'attentat, décrit de façon assez confuse la préparation d'un documentaire sur la Tricontinentale supervisé par Ben Barka. Chacun des deux films retrace à sa façon la réalité vue sous l'angle du personnage qu'était Georges Figon. Dans son livre, "L'expérience hérétique", Pasolini parle ainsi de Georges Figon: «un héros ravisseur et assassin de Ben Barka» puis, citant François Mauriac «Figon n'est pas un voyou, ce qu'il fait c'est jouer au voyou. S'il l'était réellement, il n'aurait pas conscience de l'être».

Yves Boisset, utilisant la forme classique du thriller, se centre d'avantage sur la trame des services secrets et la personnalité de Ben Barka (Sidiel, interprété par Gian Maria Volonte), que sur la production et la réalisation du documentaire. Avant ce film qui lui vaut son premier prix comme réalisateur au Festival International de Moscou en 1972, Boisset fut l'assistant de Melville, Sautet ou René Clément. Dés qu'il se lance dans la réalisation à son tour, il se gagne très vite la réputation de cinéaste le plus censuré de France. Dans ce film, il s'entoure, en plus de Piccoli et Volonte, de Jean-Louis Trintignant dans le rôle de Figon et Jean Seberg, du scénariste Jorge Semprun dont nous parlerons à propos de Z. La musique de Ennio Morricone ne correspond malheureusement pas à la qualité d'interprétation des acteurs et du scénario.

Notes
[1] voir Lumumba, film du réalisateur haitien  Raoul Peck
[2] Lire l'article de Ali L'mrabet, journaliste au journal Demain, condamné à quatre ans de prison ferme en 2004 pour diffusion d'une caricature du Roi.